jeudi 16 octobre 2014

Vers les cimes (47)



"C'est comme le squelette du devant qui revient, m'ont dit les Tarahumaras, du RITE SOMBRE, LA NUIT QUI MARCHE SUR LA NUIT."

La très belle programmation du festival L'âge d'or incluait une série de films de Raymonde Carasco consacrés aux Indiens Tarahumaras du Mexique. Durant plus de 20 ans, la cinéaste a filmé, en collaboration étroite avec son compagnon Régis Hébraud, ces Indiens, leurs rites fascinants, dont le fameux rite du Peyotl. Parmi d'autres réalisations, Ciguri 99 - Le dernier chaman (1999), "tourné le printemps 96 et l’hiver 97, est une initiation cinématographique aux rites du Ciguri : de la grande fête agraire du Yumari en automne, à « la Ultima Raspa », ce grand Ciguri de guérison collective qui clôt, au printemps, la période des Rites d’Hiver. Entre temps, la terrible « Nuit de l’Ouragan » aura eu lieu."
Avec la voix de Jean Rouch lisant des extraits du Rite du Peyotl chez les Tarahumaras d'Antonin Artaud (1948) et celle de Carasco transcrivant les paroles du dernier chaman, le film est d'une beauté singulière, alternant les plans sur les Indiens et sur des roches aux magnifiques textures, comme pour évoquer l'indicible et l'inaltérable d'un rite ancien, pour approcher cet autre pan de pensée qu'est le Ciguri.
En 1936, Antonin Artaud s'était rendu au Mexique pour s'initier aux rites du soleil et du peyotl. Suite au visionnage du film de Carasco et Hébraud, on a donc lu ses Tarahumaras, textes magnifiques qu'il révise, complète et publie durant les derniers mois de sa vie. Pour montrer l'importance de ceux-ci aux yeux du "suicidé de la société", il faut lire le post-scriptum suivant, daté du 10 mars 1947 : 

"Le Rite du Peyotl a été écrit à Rodez la première année de mon arrivée dans cet asile, après déjà sept ans d'internement dont trois de mise au secret, avec empoisonnements systématiques et journaliers. Il représente mon premier effort de rentrée en moi après sept ans d'éloignement et de castration de tout. C'est un empoisonné de fraîche date, séquestré et traumatisé, qui raconte des souvenirs d'avant sa mort. C'est vous dire que le texte ne peut en être encore que balbutiant. J'ajoute que ce texte a été écrit dans l'état mental stupide du converti que les envoûtements de la prêtraille profitant de sa faiblesse momentanée maintenaient en état de servitude."

Pour finir, on livre ci-dessous un extrait de la description du rituel par Artaud, et ce n'est pas rien :

"Les deux servants se courbèrent contre la terre où ils furent l'un en face de l'autre comme deux boules inanimées. - Mais le vieux Prêtre devait lui aussi avoir pris de la poudre car une expression inhumaine s'était emparée de lui. - Je le vis se tendre et se dresser. Ses yeux s'allumèrent et une expression d'autorité insolite commença à se dégager de lui. - Il frappa avec son bâton deux ou trois coups sourds sur la terre, puis entra dans le 8 qu'il avait tracé à la droite du Champ Rituel. Alors les servants semblèrent sortir de leur boule inanimée. L'homme d'abord secoua la tête et frappa la terre avec la paume de ses mains. La femme agita le dos. - Le Prêtre alors cracha : non pas de la salive mais son souffle. Il expulsa bruyamment son souffle entre ses dents. Et sous l'action de cet ébranlement pulmonaire l'homme et la femme au même instant s'animèrent et se levèrent complètement. Or à la façon dont ils se tenaient l'un devant l'autre, à la façon surtout dont ils se tenaient chacun dans l'espace comme ils se seraient tenus dans les poches du vide et les coupures de l'infini on comprenait que ce n'était plus du tout un homme et une femme qui étaient là, mais deux principes : le mâle, bouche ouverte, aux gencives claquantes, rouges, embrasées, sanglantes, et comme déchiquetées par les racines des dents, translucides à ce moment-là, telles des langues de commandement ; la femelle, larve édentée, aux molaires trouées par la lime, comme une rate dans sa ratière, comprimée dans son propre rut, fuyant, tournant devant le mâle hirsute ; et qu'ils allaient s'entre-heurter, s'enfoncer frénétiquement l'un dans l'autre comme les choses, après s'être regardées un temps et fait la guerre, s'entremêlent finalement devant l’œil indiscret et coupable de Dieu, que leur action doit peu à peu supplanter. "Car Ciguri, disent-ils, était L'HOMME, L'HOMME tel que DE LUI-MËME, LUI-MÊME dans l'espace IL SE construisait, lorsque Dieu l'a assassiné."

5 commentaires:

Mita Ghoulier a dit…

Merci pour ce bel extrait d'Artaud. J'ai lu ce livre il y a bien trop longtemps... il est temps de le relire. J'espère voir ces documentaires un jour !

Alexandre Galand a dit…

Je vous le souhaite.
Il est bien dommage que ces films ne soient pas édités, en tout cas à ma connaissance.

Régis Hébraud a dit…

Ces films sont disponibles en DVD et offerts à qui les demande :
http://raymonde.carasco.online.fr/

Alexandre Galand a dit…

Génial ! Merci beaucoup pour cette information dont je vais profiter...

Mita Ghoulier a dit…

Super, je vais également en profiter, merci !